Coincés entre deux étages
Wynne Bennett avait onze minutes pour porter un latte au soja de la Huitième Avenue au quarante-deuxième étage, et c’était le latte qui menait la course.
Elle avala le dernier pâté de maisons dans ses bottes rouge cerise, un gobelet dans chaque main. Celui de gauche était le sien : un énorme café glacé, parce qu’on était en octobre et qu’elle s’en fichait. Celui de droite était pour Claire. Grand latte au soja, extra mousse, couvercle scellé par une bande de ruban adhésif que Wynne gardait autour du poignet comme un bracelet. Claire avait un estomac qui lui en voulait. Wynne était presque certaine que c’était un ulcère. Claire disait que ce n’était rien, ce qui voulait dire que c’était un ulcère.
Les portes tournantes de Watts Global la crachèrent dans le hall. Du marbre, une cascade, trois étages de vide qui sentaient l’argent et la cire à parquet. Wynne bouscula le tourniquet d’un coup de coude, son badge contre le lecteur, et fonça vers les ascenseurs.
Une cabine était en train de fermer ses portes.
« Retenez-la, s’il vous plaît ! cria-t-elle. Urgence café ! »
Une grande main jaillit et bloqua les portes.
Wynne se glissa à l’intérieur, hors d’haleine, et se retourna pour remercier la main. La main appartenait à un homme. L’homme était énorme.
Il n’était pas gros, et il n’avait rien d’un culturiste. Il était simplement bâti sur un plan plus vaste que celui des autres, comme un pont. De larges épaules remplissaient un costume anthracite visiblement hors de prix et visiblement très malheureux de se retrouver sur lui. Sa cravate pendait, desserrée. Ses cheveux sombres, coupés court, grisonnaient aux tempes. Son visage n’était qu’angles durs, et chaque angle fronçait les sourcils.
Pas à elle. Au panneau des boutons.
« Merci, dit Wynne. Vous avez sauvé une vie. La mienne, surtout. »
Il grogna.
Elle se pencha devant lui pour appuyer sur 42. Le bouton était déjà allumé.
« Oh, fit-elle. Vous allez au quarante-deux aussi ?
— Oui. »
Personne n’allait au quarante-deux par choix. Le quarante-deux, c’était le Cimetière : la division presse papier historique, les vieux magazines et journaux que plus personne n’achetait, l’étage où les carrières venaient mourir. Les hommes en costume comme le sien passaient devant sans s’arrêter, en route pour les étages de la direction.
Les portes se fermèrent. La cabine commença à monter. Wynne regardait les chiffres défiler et aspirait son café glacé par la paille. Dix. Quinze. Vingt.
L’homme émit un petit bruit de dégoût.
« Ça va ? demanda-t-elle.
— Le contrôleur a neuf ans, dit-il. » Il désigna le panneau d’un signe de tête, comme s’il avait insulté sa mère. « Écoutez le moteur. Il tâtonne. »
Wynne écouta. Elle entendit un bourdonnement. « On dirait un ascenseur.
— On dirait un ascenseur qui va s’arrêter. »
La cabine tressaillit.
Un lourd claquement retentit quelque part sous leurs pieds. Les lumières vacillèrent une fois. Puis toute la boîte s’immobilisa net, si brutalement que le latte de Claire clapota contre son couvercle, et le ruban tint bon, parce que Wynne était une professionnelle.
Le petit écran au-dessus de la porte indiqua 31. Puis plus rien du tout.
Le silence. Un vrai silence, épais et proche, sans musique et sans ronronnement.
« Oh non, dit Wynne. Oh non, non, non. Il me reste neuf minutes.
— Vous avez plus longtemps que ça », dit l’homme.
Il n’avait pas l’air inquiet. Il avait l’air fatigué, comme un professeur quand un élève commet l’erreur contre laquelle il l’avait mis en garde. Il ouvrit la petite trappe d’urgence sous les boutons, décrocha le téléphone et appuya sur la touche d’appel d’un gros doigt.
« Ici la cabine quatre, groupe B, Watts Global, Sixième Avenue, dit-il dans le combiné. Arrêtée entre le trente et unième et le trente-deuxième. Deux passagers, aucun blessé. Votre contrôleur a déclenché sur une vérification de vitesse. Dites à votre technicien de ne pas le réinitialiser depuis le hall. Il doit le faire depuis la salle des machines, sinon il se mettra de nouveau en défaut dans une heure. »
Une voix grésilla en retour, déconcertée.
« Oui, dit-il. J’en suis sûr. » Il raccrocha.
Wynne le dévisagea. « Qui êtes-vous ? Le Batman des ascenseurs ? »
Pour la première fois, quelque chose bougea sur son visage. Ce n’était pas un sourire. C’était l’endroit où un sourire aurait trouvé sa place, s’il lui avait jamais permis de sortir.
« Quelque chose comme ça », dit-il.
Wynne plaqua son dos contre la paroi de laiton. La cabine semblait plus petite qu’une minute plus tôt. Elle n’avait pas peur des espaces clos, pas exactement. Elle avait peur des espaces clos qui ne bougeaient pas quand ils étaient censés bouger. Son cœur s’était mis à battre dans ses oreilles.
« Elle peut tomber ? » demanda-t-elle. Elle essaya de le dire comme une plaisanterie. Ça n’en avait pas du tout le ton.
L’homme la regarda enfin pour de bon. Ses yeux étaient très sombres, presque noirs, et ils ne laissaient pas passer grand-chose. Ils glissèrent de son visage à ses mains. Elle serrait si fort ses deux gobelets que celui en plastique commençait à se bosseler.
« Non, dit-il. Elle ne peut pas tomber.
— Vous n’en savez rien.
— Je le sais mieux que quiconque dans cette ville. » Il appuya l’épaule contre la paroi, en face d’elle. Sa voix changea. Elle devint plus lente et plus grave, comme celle qu’on prend pour parler à un cheval nerveux. « En 1854, un homme nommé Elisha Otis s’est tenu sur une plate-forme, très haut au-dessus d’une foule, à New York. Il a demandé à son assistant de couper la seule corde qui la retenait. La foule a hurlé. La plate-forme est descendue de quelques centimètres et s’est arrêtée.
— Pourquoi ?
— À cause d’un frein. Des dents d’acier qui mordent dans les rails dès que la cabine va trop vite. Tous les ascenseurs de cet immeuble en ont. Si tous les câbles au-dessus de nous cassaient maintenant, les freins nous rattraperaient avant que votre café n’ait eu le temps de se renverser. »
Wynne regarda le latte. « Le café de Claire.
— Qui que soit Claire.
— Claire est ma patronne. Claire est la raison pour laquelle je vais être virée dans huit minutes.
— Alors tenez-le bien droit, dit-il. Donnez-vous une mission. »
C’était une chose si étrange et si pratique à dire qu’elle rit. Son pouls ralentit un peu. Elle tint le latte de Claire à deux mains, comme un cierge.
« D’accord, dit-elle. Parlez-moi de freins. Ou de n’importe quoi. Quand c’est silencieux, je me mets à rédiger ma propre nécrologie. Assistante aux cheveux roses meurt dans un ascenseur, un latte au soja à la main. Laisse derrière elle une colocataire et quarante romances.
— Quarante ?
— Quatre cents. J’ai arrondi à la baisse pour que vous ne me jugiez pas. »
Il resta un moment sans rien dire. Puis il demanda : « Que se passe-t-il, dedans ?
— Dans les romances ? » Elle cligna des yeux. « Les gens tombent amoureux. Quelque chose tourne mal. Ils réparent. Ils vivent heureux pour toujours. À chaque fois. C’est la règle.
— Ce n’est comme ça pour rien au monde.
— C’est pour ça que j’en lis, dit Wynne. Rien d’autre ne tient ses promesses. Celles-là, si. »
Il l’étudia comme un mécanicien étudie une machine qui fait un bruit qu’il ne reconnaît pas.
Ils parlèrent. Ou plutôt, Wynne parla, et il répondit par des phrases courtes et lourdes, comme un homme qui pose des briques. Elle apprit que le bruit qu’elle avait pris pour un bourdonnement était le moteur qui luttait contre lui-même. Elle apprit que les parois n’étaient en laiton qu’en surface, et que la cabine pesait plus lourd que trois voitures garées. Elle n’apprit rien du tout sur lui. Chaque fois qu’elle dirigeait une question vers sa vie, il la renvoyait vers la machine.
Elle lui parla de Scranton, en Pennsylvanie. De son père, Lenny, qui avait distribué le courrier pendant trente et un ans et savait encore quelles maisons de son ancienne tournée avaient un chien. De son arrivée à New York à vingt-deux ans pour travailler dans la presse magazine, juste à temps pour voir mourir les magazines.
« Donc vous travaillez au Cimetière, dit-il.
— Vous connaissez le Cimetière ?
— Tout le monde, dans cet immeuble, l’appelle comme ça. J’écoute dans le hall depuis des semaines. »
Étrange chose à dire. Elle la rangea dans un coin de sa tête.
« Pour moi, ce n’est pas un cimetière, dit-elle. Il y a là-haut des gens qui croient encore au papier. Ma patronne est l’une d’eux. Elle ne l’avouerait jamais. Elle préfère qu’on la traite de dragon.
— C’est un dragon ?
— C’est la personne la plus courageuse que je connaisse, dit Wynne, surprise de la ferveur avec laquelle ça sortait. Elle travaille quatorze heures par jour pour que trente personnes gardent leur emploi. Tout le monde la déteste. Moi, je marcherais dans le feu pour elle. »
Quelque chose se déplaça derrière ses yeux sombres.
Le téléphone du panneau vibra. Il décrocha, écouta, et dit : « Bien. Depuis la salle des machines. Oui. Maintenant. »
Les lumières vacillèrent. Loin en dessous, quelque chose claqua, et le moteur reprit vie dans un long soupir régulier. La cabine se remit à monter.
Wynne relâcha un souffle qu’elle avait l’impression de retenir depuis vingt-cinq minutes.
« Merci, dit-elle. Vraiment. Vous avez été très gentil avec moi, pour un homme qui ressemble à une porte verrouillée. »
L’écran au-dessus des portes se réveilla. 38. 39. 40.
« Pourquoi allez-vous au quarante-deux ? demanda-t-elle. Personne ne va au quarante-deux.
— J’ai rendez-vous.
— Avec qui ?
— Claire Bax. »
L’estomac de Wynne fit un tour sur lui-même.
Claire n’avait aucun rendez-vous à huit heures et demie. Wynne le savait, parce que Wynne gardait l’agenda de Claire comme un dragon garde son or. À huit heures et demie, Claire avait une conférence téléphonique avec la Finance et une migraine. C’était tout.
Il n’y avait qu’un seul homme à New York pour prétendre avoir rendez-vous avec Claire Bax chaque semaine.
Il avait envoyé onze lettres. De vraies lettres, sur un épais papier crème, signées à l’encre noire. Il avait appelé le bureau trente-deux fois. Il avait envoyé un bouquet de la taille d’un petit arbre, que Wynne avait donné à l’accueil, et une corbeille de fruits, qu’elle avait donnée aux femmes de ménage de nuit. À chaque fois, Wynne avait répondu le même courriel poli. Mme Bax n’est pas disponible pour le moment. W. Bennett, Cabinet de la vice-présidente.
Il s’appelait Marek Sobel. Il possédait Sobel Vertical. C’était l’un des hommes les plus riches de New York, et il voulait quelque chose dans les archives que le service juridique disait qu’il ne pouvait pas avoir.
Il ne savait pas à quoi ressemblait W. Bennett.
« Tiens, fit Wynne d’un ton joyeux. Quelle chance pour vous. »
Ding. Quarante-deux.
Les portes s’ouvrirent sur le vacarme de l’open space : téléphones, claviers, la photocopieuse qui gémissait dans son coin comme un vieux chien. Et derrière la cloison de verre, au fond de l’étage, Claire se tenait debout, un téléphone collé à l’oreille et un stylo rouge dans le poing.
Marek Sobel sortit et se mit à marcher vers le bureau vitré de la longue foulée régulière d’un homme à qui l’on n’avait jamais dit non.
Wynne ne marcha pas. Elle courut.
Elle coupa entre deux box, contourna la fontaine à eau et atterrit devant la porte de Claire une demi-seconde avant lui. Café glacé dans une main. Latte au soja dans l’autre. Bottes plantées.
Il s’arrêta. Il y était obligé. Elle lui barrait la route.
« Bonjour, dit Wynne. Mme Bax ne reçoit pas de rendez-vous imprévus. »
Ses yeux se plissèrent.
« J’ai rendez-vous.
— Non. Je le saurais. C’est moi qui tiens son agenda. » Elle leva le menton aussi haut qu’il pouvait aller, ce qui n’était pas très haut. « W. Bennett. Cabinet de la vice-présidente. Ça fait des mois que nous nous écrivons, monsieur Sobel. »
Il se figea complètement.
Elle regarda la chose atteindre sa cible. Elle le regarda assembler les pièces : les cheveux roses, les bottes, la fille qui l’avait abreuvé de paroles pendant vingt-cinq minutes entre deux étages. La fille qui lui avait dit qu’elle marcherait dans le feu pour sa patronne.
« Vous, dit-il.
— Moi. »
Derrière elle, à travers la vitre, elle sentit Claire lever les yeux. Wynne ne se retourna pas. Claire était au téléphone avec la Finance. Claire n’avait pas besoin de ça. Claire avait besoin d’une seule chose : qu’un élément de sa journée ne soit pas en feu.
« Alors donnez-moi un rendez-vous, dit Marek Sobel. » Sa voix était devenue calme. Calme, c’était pire que fort. « Vous tenez l’agenda. Trouvez-moi dix minutes.
— La première disponibilité est en mars.
— Il n’y aura pas de mars.
— Je suis sûre que vous survivrez à l’hiver.
— Les lettres, non », dit-il.
Wynne fronça les sourcils. « Quelles lettres ? »
Il la regarda longuement. Puis il glissa la main dans sa veste et en sortit une carte de visite. Elle était épaisse et sobre, son nom imprimé en petites lettres noires. Il prit un stylo dans la même poche, écrivit au dos d’une main ferme et carrée, et la lui tendit.
Elle ne la prit pas. Elle avait les deux mains pleines.
Alors il la glissa, très précautionneusement, sous la bande de ruban adhésif du couvercle du latte de Claire.
« Merci pour la conversation, mademoiselle Bennett, dit-il. C’était le meilleur moment de ma semaine. »
Puis il fit demi-tour et regagna les ascenseurs, et toutes les têtes de l’open space se tournèrent pour le regarder partir.
Wynne attendit que les portes se referment. Puis elle tira la carte et la retourna.
Demandez-lui ce qu’il y a dans B2. Ils le broient le 18 octobre. — M.S.
Les lettres du sous-sol B2
Marek Sobel vivait dans une usine d’ascenseurs.
Elle l’avait été, il y a cent trente ans, quand Tribeca n’était qu’entrepôts et chevaux. Briques rouges, colonnes de fonte, fenêtres hautes comme des portes. Au milieu de l’étage principal se dressait la chose pour laquelle il avait acheté le bâtiment : un ascenseur à cage de fer ouverte, datant de 1891, noir et or, avec une grille pliante et un levier à la place des boutons. Il l’avait trouvé en train de rouiller au sous-sol, onze ans plus tôt. Il l’avait reconstruit de ses propres mains, boulon après boulon, la nuit, après le travail.
C’était la seule machine qu’il eût jamais aimée plus qu’il ne la comprenait.
Ce soir-là, il était assis à la longue table sous les fenêtres, sans cravate, devant un verre de whisky auquel il n’avait pas touché. Devant lui reposait une boîte ronde en fer-blanc bleu qui avait contenu des biscuits au beurre. Sa mère y avait rangé ses affaires de couture pendant quarante ans. Des aiguilles. Des bobines de fil. Un dé à coudre usé d’un seul côté.
Et une feuille de papier pliée qu’il avait trouvée sous le double fond en avril, trois jours après son enterrement.
Contrat de collaboration. Watts Publishing. Magazine The Sunday Parlor. Irena Sobel, sous le nom de « Tante Nell ». Soixante dollars par chronique hebdomadaire.
Il le connaissait par cœur. Il le déplia quand même.
Pendant huit ans, de l’année de ses neuf ans jusqu’à la fermeture du magazine, sa mère avait écrit la chronique de conseils la plus lue du Queens. Chaque dimanche, des femmes dans le métro, des hommes chez le barbier et de vieilles dames sur leur perron avaient ouvert The Sunday Parlor et filé directement à la dernière page, pour voir ce que Tante Nell avait à dire. Dois-je lui pardonner. Dois-je partir. Dois-je dire la vérité à ma sœur. Comment cesser d’avoir si peur.
Et Tante Nell leur avait répondu, avec chaleur, avec esprit, avec une colonne vertébrale d’acier.
Cette chronique, lui-même l’avait lue. Chaque semaine. Debout devant le kiosque de Mme Lis, sur Fresh Pond Road, trop pauvre pour acheter le magazine, la lisant gratis jusqu’à ce que Mme Lis le chasse. Il n’avait jamais su à qui appartenait cette voix.
Sa mère avait ourlé des pantalons toute la journée dans une teinturerie et nettoyé des bureaux la moitié de la nuit. Il se rappelait le bruit de sa vieille machine à écrire à deux heures du matin, très doux, depuis la cuisine. De la paperasse de retouches, lui avait-elle dit. Il l’avait crue jusqu’à la fin de sa vie.
Elle l’avait caché à tout le monde. À son fils, plus qu’à quiconque. Il ne savait pas pourquoi. C’était cette part-là qui l’empêchait de dormir.
Quelque part, dans les sous-sols de Watts Global, dans une pièce appelée B2, se trouvaient quarante et une boîtes de lettres que des gens avaient écrites à Tante Nell. Desmond Odom, son avocat, avait déniché l’inventaire des archives en juillet. Le magazine les lui transmettait chaque semaine, et elle les renvoyait avec des notes au crayon dans les marges. À publier. Répondre en privé. Cette femme a besoin d’un médecin, pas d’une chroniqueuse. Son écriture. Sa voix. Des milliers de pages.
Le service juridique de Watts disait que les lettres étaient la propriété de l’entreprise et contenaient des informations privées sur des lecteurs. Elles ne pouvaient pas être communiquées. Un certain Donald Riley, de l’étage de la direction, avait envoyé une lettre type sur la « consolidation des actifs historiques ». Puis quelqu’un avait collé une date sur les boîtes.
Le dix-huit octobre.
Marek avait bâti une entreprise qui faisait monter et descendre des gens dans trois mille tours, sur quatre continents. Il avait plus d’argent qu’il n’en dépenserait en dix vies. Il n’arrivait pas à entrer dans un sous-sol.
Alors il avait essayé la femme qui dirigeait les archives. Claire Bax. Et pendant trois mois, un mur nommé W. Bennett s’était dressé sur son chemin.
Il avait imaginé W. Bennett en femme froide et grise d’une soixantaine d’années, avec des lunettes en demi-lune. À la place, elle était petite et couverte de taches de rousseur, avec des cheveux du rose vif d’un chewing-gum et des racines sombres qui perçaient à la raie. Elle parlait avec les mains. Elle avait eu peur, dans cet ascenseur, vraiment peur, et elle avait fait des blagues sur sa propre nécrologie pour le cacher. Puis elle s’était plantée devant une porte, dans ces bottes rouges ridicules, pour lui dire d’attendre mars.
Il n’avait pas ri depuis six mois. Il avait failli rire à cause d’elle.
Son téléphone vibra sur la table. Un numéro inconnu.
Il répondit. « Sobel.
— Je suis descendue en B2 », dit Wynne Bennett.
Il se redressa.
« À midi, poursuivit-elle, très vite, comme s’il fallait tout sortir avant que le courage ne la lâche. Il y a quarante et une boîtes. Il y est écrit THE SUNDAY PARLOR, COURRIER DES LECTEURS, et ensuite les années. Quelqu’un a collé sur chacune une étiquette orange avec DÉTRUIRE et une date. Vous aviez raison. Le dix-huit octobre.
— Vous en avez ouvert une ? »
Un silence. « J’en ai ouvert une.
— Et ?
— C’était la lettre d’un conducteur de bus, dit-elle. » Sa voix s’était radoucie. « 1997. La ligne M14. Une femme montait dans son bus au même arrêt tous les matins, et il était amoureux d’elle depuis deux ans, et il voulait savoir s’il devait le lui dire. Et dans le coin, quelqu’un avait écrit au crayon : Oui. Dites-le-lui. Publiez en gros. »
Marek ferma les yeux.
« C’est elle, dit-il. C’est l’écriture de ma mère. »
Il l’entendit respirer. Il entendit un klaxon quelque part de son côté, une rue, une ville.
« Monsieur Sobel, je ne sais pas ce que le service juridique vous a dit, dit Wynne. Je ne sais pas pourquoi il y a une date sur ces boîtes. Je ne suis pas censée avoir lu cette lettre, et je ne suis certainement pas censée vous appeler. Mais mon père a distribué des lettres pendant trente et un ans. Il disait que chaque enveloppe était le cœur entier de quelqu’un, plié en petit. Je ne peux pas laisser broyer des cœurs. »
Il rouvrit les yeux. La cage de fer se dressait au milieu de la pièce sombre, accrochant la lumière du réverbère.
« Que voulez-vous ? demanda-t-il. Donnez un chiffre. »
Un silence sur la ligne. Froid, soudain.
« Wow, dit-elle. D’accord. Sept heures du matin. Le Bean Counter. À l’angle de la Quarante-Sixième et de la Huitième. N’apportez rien. Surtout pas d’argent. Et surtout pas d’avocats. »
Elle raccrocha.
Il resta un instant parfaitement immobile. Puis il appela Desmond.
« L’injonction, dit Marek. Celle que vous avez rédigée.
— Elle est prête, dit Desmond. Je peux la déposer à neuf heures.
— Suspendez-la.
— Marek, la date…
— Suspendez-la, dit Marek. Ne la tuez pas. Suspendez-la. »
Le Bean Counter était le genre de café qui écrivait son menu à la craie et vous jugeait si vous demandiez ce qu’était un cortado. À sept heures moins cinq, il était déjà plein de gens en beaux manteaux qui avaient l’air d’avoir dormi quatre heures.
Wynne Bennett était à une minuscule table dans le coin du fond, vêtue d’un gilet vert trop grand et d’une moue renfrognée. Deux gobelets devant elle. Un glacé. Un chaud, avec une bande de ruban adhésif en travers du couvercle.
Il s’assit en face d’elle. La chaise était trop petite. Tout, à New York, était trop petit.
« Vous êtes venu seul, dit-elle.
— Vous me l’avez demandé.
— Les hommes comme vous ne font pas d’ordinaire ce qu’on leur dit.
— Les hommes comme moi, répéta-t-il.
— Les hommes riches. Les grands hommes en grands costumes qui envoient des corbeilles de fruits. » Elle poussa une serviette en papier vers lui, sur la table. Dessus, à l’encre violette, elle avait écrit une liste. « Voici mes conditions. Si elles ne vous plaisent pas, vous pouvez vous lever et retourner à vos lettres, et moi à ne pas y répondre. »
Il lut la serviette.
1. Uniquement après les heures de bureau. Uniquement en B2. Avec moi. Jamais seul.
2. Rien ne sort du bâtiment. Pas une page. Vous lisez. Vous n’emportez pas.
3. Pas d’avocats.
4. Vous restez loin de Claire. Elle a déjà assez de feux à éteindre.
5. Quand nous aurons trouvé ce que vous cherchez, vous me direz pourquoi c’est important.
Il la lut deux fois. Il négociait des contrats avec des gouvernements. Il reconnaissait un mauvais marché quand il en voyait un. Celui-ci était un mauvais marché. Il ne pouvait emporter aucune page. Il ne pouvait pas faire appel à ses avocats. Il ne pouvait même pas parler à la femme qui avait le pouvoir de lui donner tout ce qu’il voulait.
« Le numéro cinq, dit-il. Et si je ne sais pas pourquoi c’est important ? »
Son visage changea. La moue glissa, et quelque chose de plus doux apparut dessous.
« Alors nous le découvrirons ensemble », dit-elle.
Il regarda le gobelet chaud au ruban adhésif. « C’est pour elle ? Pour Claire ?
— Soja. Extra mousse. Elle a un ulcère. Elle dit que non. » Wynne plissa les yeux. « Ce n’est pas une information que vous pouvez utiliser. Oubliez que vous l’avez entendue.
— Vous la protégez.
— Il faut bien que quelqu’un le fasse. Vous seriez étonné du nombre de gens, dans cet immeuble, qui voudraient la voir tomber. » Elle referma les deux mains autour de son café glacé. « Pourquoi ne me l’avez-vous pas simplement dit ? Dans l’ascenseur. Vous aviez vingt-cinq minutes. Vous auriez pu dire : bonjour, je suis l’homme que vous rejetez sans cesse, ma mère écrivait pour votre magazine, aidez-moi, s’il vous plaît.
— M’auriez-vous aidé ? »
Elle y réfléchit honnêtement. Ça lui plut. La plupart des gens lui répondaient avant d’avoir seulement réfléchi.
« Non, dit-elle. Probablement pas. J’aurais cru que vous essayiez de me charmer.
— Je ne sais charmer personne.
— J’avais remarqué. » Mais le coin de sa bouche frémit.
Il prit un stylo dans sa veste et signa en bas de la serviette. M. Sobel. Puis il la fit glisser vers elle.
Elle la fixa. « Vous avez signé une serviette.
— Vous avez écrit un contrat dessus.
— Je ne pensais pas que vous le prendriez au sérieux.
— Je prends tout au sérieux, mademoiselle Bennett, dit-il. C’est tout mon problème. »
Elle plia la serviette en un petit carré et la glissa dans la poche de son gilet, contre son cœur. Puis elle se leva, prit ses deux gobelets et le regarda de haut.
« Sept heures ce soir, dit-elle. Quai de chargement de la Quarante-Huitième Rue. Mettez autre chose qu’un costume. Vous avez l’air d’une banque. »
Il mit un pull noir et un jean, et elle trouva quand même qu’il avait l’air d’une banque. Une banque en congé.
Le quai de chargement était une gueule de béton à l’arrière de l’immeuble, qui sentait le carton et le diesel. Wynne les fit passer à coups de badge par une porte d’acier, jusqu’à un monte-charge au sol de métal rayé et à l’écriteau tracé à la main : INTERDIT AUX PASSAGERS. Elle appuya sur B2. La cabine plongea dans un grondement qui fit tressaillir Marek.
« Non, dit Wynne. Ne me dites pas ce qui ne va pas.
— Les sabots de frein sont usés. Et le…
— J’ai dit non. »
Les portes s’ouvrirent sur un long couloir de parpaings peints. Des tuyaux couraient au plafond, gouttant quelque part au loin. Au bout du couloir, Wynne déverrouilla une porte grise avec une vieille clé de laiton, et les lumières s’allumèrent toutes seules, rangée après rangée, dans un cliquetis bourdonnant.
C’était une caverne de papier. Des étagères métalliques s’enfonçaient dans l’obscurité, chargées de cartons, de volumes reliés, de caisses de vieilles plaques d’imprimerie. L’air était frais et sec, et sentait la poussière et la douceur vanillée des vieilles pages.
Sur le troisième rayon depuis le sol, en une longue rangée, se trouvaient les boîtes. Quarante et une, chacune avec sa vive étiquette orange.
DÉTRUIRE. 18/10.
Marek se tint devant elles sans bouger.
Wynne ne dit rien. Elle tira simplement la première boîte, la posa sur une longue table sous les lumières et souleva le couvercle. Puis elle recula et le laissa regarder.
Des enveloppes. Des centaines. Certaines tapées à la machine, d’autres au stylo à bille, d’autres encore de l’écriture tremblée et appliquée des très vieux. Adressées à Tante Nell, aux bons soins de The Sunday Parlor. Il en sortit une. Puis une autre. Dans la marge de la seconde, au doux crayon gris, l’écriture qui avait signé ses autorisations de sortie scolaire : Celle-ci me fait rire. À publier. Elle mérite d’être célèbre pendant une semaine.
Sa gorge se serra. Il reposa la lettre très précautionneusement, comme si elle risquait de se briser.
« Lisez-m’en une, dit doucement Wynne. N’importe laquelle. »
Alors il le fit. Une femme d’Astoria dont le mari refusait de danser aux mariages. Tante Nell lui conseillait de danser avec les serveurs jusqu’à ce qu’il devienne jaloux. Une adolescente qui voulait se teindre les cheveux en vert et dont la mère disait que seules les mauvaises filles faisaient ça.
« Qu’est-ce qu’elle a répondu ? » demanda Wynne. Elle s’était rapprochée. Elle était appuyée à la table, son épaule frôlant presque son bras.
Il lut le crayon. « Le vert est une belle couleur. Le courage aussi. Fais-le en été, pour avoir le temps de changer d’avis. »
Wynne rit, ravie, et toucha ses propres cheveux roses. « Je l’adore.
— Tout le monde l’adorait, dit-il. C’était ça, le problème. Je ne savais pas qu’elle était à quelqu’un d’autre qu’à moi. »
Ils n’avaient pas bougé depuis plusieurs minutes. Les lumières au-dessus des rayons ne les avaient pas remarqués.
Avec un petit déclic, les lumières s’éteignirent.
Noir total. Pas l’obscurité de la ville, avec ses lampadaires et ses fenêtres. L’obscurité d’un sous-sol, épaisse et noire, de celles qu’on sent contre les yeux.
Wynne étouffa un cri. Il l’entendit se retourner. Sa main heurta son bras, puis trouva sa main et s’y accrocha, petite, froide et farouche.
« Détecteur de mouvement, dit-il. Nous sommes restés immobiles trop longtemps.
— Je sais ce que c’est. » Sa voix tremblait quand même. « C’est juste que je n’aime pas le noir.
— Alors accrochez-vous.
— Je m’accroche. »
Il ne lâcha pas. Elle non plus. Dans le noir, elle était tout près. Il sentait son shampooing, quelque chose de sucré, comme des fraises. Il entendait sa respiration, rapide et courte, puis qui ralentissait, puis qui ne ralentissait plus du tout, pour une autre raison.
Il savait qu’il devait agiter le bras et rallumer les lumières. Il ne le fit pas.
« Marek », murmura-t-elle. C’était la première fois qu’elle prononçait son prénom.
Alors, du couloir derrière eux, vint le bruit lourd d’une porte. Un faisceau de lampe torche balaya les rayons, vif comme une lame.
« Qui est là-dedans ? aboya une voix d’homme. Sécurité. Avancez dans la lumière. Tout de suite. »









































