Peinture fraîche au point de penalty
Edie
26 juin 2025
Le point de penalty avait onze minutes quand le plus jeune attaquant du Blackwell FC y planta sa chaussure.
Je le vis depuis la ligne de touche opposée. La traceuse cliquetait encore en refroidissant, et mon cordeau était toujours tendu entre ses piquets, en travers de la surface des dix-huit mètres. Il sortit du tunnel au petit trot, un filet de ballons sur l’épaule, les déposa au bord de la surface et posa le premier sur mon cercle blanc tout frais, comme s’il avait été peint pour lui.
« Hé », dis-je.
Pas fort. Personne, à Wickham Road, ne m’entend à un volume normal, et c’est en grande partie pour ça que je m’y plais.
Il frappa. Le ballon partit dans la lucarne et fit trembler le filet, et il se retourna, le visage tout illuminé, cherchant quelqu’un qui l’aurait vu.
Il n’y avait que moi.
« Hé ! » dis-je, et celui-là porta.
Il baissa les yeux. Il y avait du blanc sur les crampons de sa chaussure droite, et un croissant blanc dans l’herbe, là où le point était rond. Il leva le pied et fixa sa semelle comme un chien fixe la porte qui vient de se refermer sur sa queue.
Puis il se dirigea vers moi.
« Stop. Ne bouge plus. »
Il s’arrêta avec une jambe en l’air et les deux bras écartés, comme un gamin qui joue à « un, deux, trois, soleil ». Derrière lui, trois empreintes blanches traversaient la petite surface en diagonale bien nette. La quatrième attendait encore sur sa chaussure.
« C’est grave ? » dit-il.
— Tu es sur ma ligne des six mètres. »
Il regarda de nouveau ses pieds. C’était vrai. Une traînée blanche avait grimpé le long de sa chaussette.
« Oh non, dit-il. Est-ce que… tu peux la refaire ?
— C’est de la peinture. Ça ne revient pas. On en remet.
— Je suis vraiment désolé. Je n’ai rien vu. On aurait dit de l’herbe.
— C’est le but, dis-je. Jusqu’à ce que quelqu’un marche dessus. »
Je connaissais son nom comme je connais celui des tondeuses. Il était écrit sur des choses. ADEYEMI sur le tableau blanc près du tunnel, ADEYEMI sur une serviette dans le bac à linge, ADEYEMI au marqueur noir sur le sparadrap enroulé autour d’une gourde que quelqu’un avait oubliée dans mon chariot. Tobi, d’après les joueurs qui lui hurlaient dessus. Vingt ans, d’après le site du club, que j’avais consulté une seule fois en mars pour savoir ce que la saison allait faire de mes week-ends.
En vrai, il était énorme. Un mètre quatre-vingt-treize au moins, de longues jambes, des épaules qui ne tenaient pas dans le haut d’entraînement qu’on lui avait donné. La peau sombre, les cheveux ras, et une bouche qui semblait se reposer dans un sourire quand personne ne lui demandait rien.
Il tenait toujours sa pose de statue.
« Tu peux reposer ton pied, dis-je. Pas là. À gauche. Gauche. Ton autre gauche. »
Il le posa sur de l’herbe propre et relâcha un souffle d’homme qui vient de désamorcer quelque chose.
« Je vais réparer, dit-il.
— Non.
— Si. Montre-moi comment.
— C’est mon travail.
— Alors montre-moi comment faire ton travail, comme ça je l’aurai fait, et tu pourras retourner me détester tranquille.
— Je ne te déteste pas. » Je détachai la buse et vérifiai l’embout. « Je ne te connais pas.
— Tobi. » Il fit le tour par le long chemin, en sautillant sur le pied propre, et me tendit la main. Puis il regarda sa main, qui avait du blanc dessus à cause de la chaussure, et la retira. « Pardon. Tobi.
— Je sais.
— Tu sais ?
— C’est écrit sur ta gourde. »
Ça lui fit plus plaisir que ça n’aurait dû. Il ôta ses deux chaussures, un talon contre l’autre, et resta sur l’herbe en chaussettes. La gauche avait un trou au gros orteil. Il vit que je l’avais vu et remua l’orteil, et je détournai les yeux avant que mon visage ne fasse quoi que ce soit.
« Bon, dit-il. Qu’est-ce que je fais ? »
Ce qu’il fit, au bout du compte, ce fut tenir le piquet du bout.
C’est le travail le plus important du traçage, et je laisse les gens croire que c’est le moins important. N’importe qui peut pousser le chariot. Le chariot va où on le dirige. C’est le cordeau qui garde la ligne droite, et le cordeau n’est jamais plus droit que la personne qui le tient à l’autre extrémité.
« Tends-le bien, dis-je. Plus. Ne tire pas d’un coup sec.
— Quelle différence ?
— Tirer d’un coup sec, c’est quand tu penses à toi. »
Il y réfléchit, et le tendit bien sans tirer d’un coup sec.
Je redescendis le chariot le long de la ligne des six mètres, lentement, la roue contre le cordeau. La peinture se déposait avec le doux sifflement que j’entends dans mon sommeil. À mi-chemin, je sentis qu’il regardait le chariot au lieu de la ligne, et je sus ce qui allait se produire avant que ça se produise, parce que ça arrive à tout le monde.
Le cordeau dériva vers lui.
« Ne me regarde pas, dis-je. Regarde le piquet du bout.
— Je tiens le piquet du bout.
— Alors regarde au-delà. Choisis quelque chose derrière qui ne bouge pas. L’angle de la tribune. Garde les yeux dessus et tes mains garderont le cordeau. »
Il trouva l’angle de la tribune vide et le fixa comme s’il lui devait de l’argent. Le cordeau se figea. Je terminai la ligne sans un tremblement, et c’était une belle ligne, honnêtement l’une des meilleures du mois, et je ne le lui dis pas.
Le point de penalty, je le fis moi-même, au pochoir. Il s’accroupit à côté de moi en chaussettes et regarda le blanc remplir le cercle.
« Onze mètres, dit-il. De la ligne de but jusqu’ici. Je le trouverais les yeux fermés.
— Alors tu n’as pas besoin qu’on le peigne.
— Tout le monde a besoin qu’on le peigne. » Il leva la tête vers moi. « Comment tu t’appelles ?
— Edie.
— Edie comment ?
— Edie, c’est tout.
— Personne n’est jamais juste ça. »
« Varga ! » La voix de Clem Bratton traversa le terrain d’entraînement depuis la porte du hangar, plate et rugueuse, la voix d’un homme qui passe quarante ans à hurler par-dessus des moteurs. « La deux refait son bruit. »
« J’arrive. »
Tobi se redressa. Il souriait, et ce n’était pas le même sourire que celui qu’il avait offert au but vide. Il était plus petit, et il avait l’air de lui appartenir.
« Edie Varga, dit-il. »
Il le prononça correctement. Pas Vargas, comme l’infirmière de l’école pendant douze ans. Pas Verga, comme la paie de Greenline continue de l’imprimer sur chaque fiche. Varga, les deux a identiques, comme mon grand-père le disait au téléphone.
« Merci pour la leçon, Edie Varga. »
Il ramassa ses chaussures fichues par les lacets et partit vers le tunnel en chaussettes, avec précaution, sur l’herbe entre les lignes.
« Le personnel sous-traitant ne fréquente pas les joueurs. »
Clem le dit à l’intérieur de la tondeuse, pas à moi. Il avait retiré le capot et plongé les deux mains dans le moteur, et un bâton de réglisse allait et venait au coin de sa bouche comme les cigarettes qu’il avait arrêtées douze ans plus tôt.
« Il a marché sur mon point de penalty, dis-je. Ce n’est pas fréquenter.
— Il a tenu ton cordeau.
— Il s’excusait.
— Il tenait ton cordeau, dit Clem, en chaussettes, pendant vingt minutes, pendant que tu lui disais où regarder. »
Je lui tendis la clé de dix avant qu’il me la demande.
« Il y a deux saisons, dit-il, un gamin de cette équipe a pris des photos dans le vestiaire et les a vendues à un site. Greenline a failli perdre le club entier à cause de ça. Depuis, c’est un seul avertissement. Tu le sais. Tu as signé la feuille.
— Je sais.
— Je ne t’apprends rien. » Il trouva le boulon desserré et lui donna un quart de tour. « Je te relis la feuille, parce que j’aimerais prendre ma retraite avec toi encore dans mon équipe. »
Clem Bratton a soixante et un ans. Il dirige les terrains de Wickham Road depuis avant que Blackwell ait un centre d’entraînement, quand c’étaient deux terrains publics et un parking. Il m’a embauchée il y a trois ans parce que j’étais la seule candidate à être sortie regarder l’herbe avant l’entretien.
« Je n’aime même pas le foot, dis-je.
— C’est pour ça que je t’ai embauchée. » Il démarra la tondeuse. Elle tourna rond. « Aimer le foot, ça rend les gens stupides devant les joueurs. »
28 juin 2025
Ardmore Park contient vingt-quatre mille personnes, et un jour de match à domicile, pas une ne regarde la pelouse avant la mi-temps, quand douze d’entre nous entrent avec des fourches.
Greenline s’occupe du centre d’entraînement toute la semaine et prête une équipe au stade les jours de match. Mon travail, le samedi, est simple. Avant le coup d’envoi, j’aide l’équipe du stade à vérifier les lignes. À la mi-temps, je parcours ma portion du terrain avec une fourche et un seau de sable, je soulève chaque motte arrachée par les joueurs et je la remets en place d’un coup de botte. Quinze minutes. Personne n’applaudit. À la télévision, on dirait des gens en veste verte qui cherchent une boucle d’oreille perdue.
J’adore ça. Je ne peux l’expliquer à personne, alors je ne l’explique pas.
Une heure et demie avant le coup d’envoi, je contournai la tribune sud pour aller chercher une buse de rechange au local du matériel. C’est une cour grillagée avec un hangar au milieu et une haie le long du mur du fond, et dans un stade construit pour le bruit, c’est le seul endroit calme de la propriété.
Quelqu’un était agenouillé près de la haie.
Il portait un survêtement du club, très grand, replié sur lui-même. Il vomissait dans les racines de la haie avec la misère lente et soigneuse de quelqu’un qui l’a déjà fait et sait combien de temps ça dure.
Je le reconnus à ses épaules avant qu’il relève la tête.
Il vit mes bottes d’abord. Puis ma veste verte. Puis mon visage, et il ferma les yeux.
« S’il te plaît », dit-il. Sa voix était éraillée. « S’il te plaît, ne…
— Ne quoi ?
— Ne le dis à personne. » Il s’essuya la bouche d’un revers de poignet. « Personne ne sait. Ni l’entraîneur. Ni Cap. Personne. »
Je regardai le hangar. Je regardai le portail. Il n’y avait personne dans cette cour à part nous et une haie qui en avait vu d’autres.
Je dévissai le bouchon de ma gourde et la lui tendis.
Il la fixa. Puis il la prit, se rinça la bouche, cracha, se rinça encore, but. Ses mains tremblaient. Pas beaucoup. Assez pour que je voie l’eau bouger.
Je fouillai la poche de ma veste. J’y garde des pastilles à la menthe pour Clem, qui a le mal des transports sur la route d’Ardmore et préférerait mourir plutôt que de l’avouer.
« Tiens. »
Il en prit une. Il la garda dans sa paume et la regarda comme si c’était la première chose gentille qu’on lui tendait de toute la journée.
« À chaque match, dit-il. Depuis mes neuf ans. Chaque fois. Je ne suis même pas titulaire ce soir. Je suis sur le banc. Je vais rester assis quatre-vingt-dix minutes dans une doudoune, et je ferai ça quand même.
— D’accord.
— C’est tout ? D’accord ?
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— Je ne sais pas. Que c’est bizarre.
— C’est une haie, dis-je. Elle en a vu d’autres. Des pigeons y habitent. »
Il rit. Ça sortit fêlé, mais ça sortit.
Je m’assis sur le seau retourné près de la porte du hangar, parce que rester debout au-dessus de lui m’aurait donné un air d’entraîneur. Au bout d’une minute, il se rassit contre la clôture, ses longues jambes étendues devant lui, en suçotant la menthe.
« Vingt-quatre mille personnes, dit-il, au ciel.
— Elles vont regarder le ballon.
— Elles vont me regarder, moi, si j’entre.
— Elles vont regarder le ballon, répétai-je. Personne ne regarde quelqu’un quand il y a un ballon. Tout à l’heure, à la mi-temps, je vais marcher là-dedans avec ma fourche, et vingt-quatre mille personnes me regarderont droit à travers, comme si j’étais une vitre. C’est très reposant. Tu devrais essayer. »
Il tourna la tête et me regarda. Pas à travers.
« Je ne crois pas que quiconque puisse regarder à travers toi, dit-il. »
Je n’avais rien à répondre à ça. Je me levai et allai chercher la buse de rechange sur l’étagère, à l’intérieur du hangar, là où elle est toujours.
Quand je ressortis, il était debout. Il avait retrouvé un peu de couleur. Il me rendit la gourde, presque vide, et pendant une seconde, nous la tînmes tous les deux.
« Tu veux bien rester là une minute ? dit-il. Juste une. Avant que je rentre. »
Alors je restai là une minute, dans une cour grillagée derrière une tribune, une buse dans une main et une gourde dans l’autre, pendant qu’un garçon de la taille d’une porte respirait à côté de moi et que la foule commençait à arriver de l’autre côté du mur comme un orage qui s’approche.
À la fin de la minute, il hocha la tête.
« Edie Varga, dit-il. Merci. »
Personne ne dit merci à l’herbe. Je travaille sur l’herbe depuis mes quinze ans et je ne l’ai jamais entendu une seule fois.
Il repassa le portail en direction du tunnel. Je restai dans la cour jusqu’à ne plus entendre ses pas, puis je restai encore un peu.
À la mi-temps, c’était zéro à zéro. Je parcourus ma portion avec ma fourche et mon seau, la tête baissée, soulevant les mottes, les aplatissant. Les remplaçants s’échauffaient le long de la ligne de touche, en chasubles jaunes. Je ne regardai pas. Je n’en avais pas besoin. Je sentais l’un d’eux venir vers moi le long de la ligne avant qu’il arrive, comme on sent une tondeuse démarrer dans le champ voisin.
Il passa en trottinant au bord de ma portion sans ralentir.
« Piquet du bout », dit-il, avec un grand sourire, et il continua.
Vingt-quatre mille personnes, et pas une ne me regardait. Lui, si.
J’enfonçai la motte suivante si fort que je faillis passer ma botte à travers la pelouse.
Le piquet du bout
Tobi
10 juillet 2025
Le portail de Wickham Road ouvre à cinq heures et demie pour l’équipe des terrains et à huit heures pour tous ceux qui sont payés pour taper dans un ballon. Dès la deuxième semaine de juillet, j’arrivais à six heures moins vingt, replié dans une voiture conçue pour quelqu’un deux fois plus petit que moi, deux cafés dans un plateau en carton sur le siège passager et les genoux contre le volant.
Je me disais que c’était du travail en plus. Je disais à ma mère que c’était du travail en plus. Ma mère me regarda par-dessus la marmite de riz et répondit : « Du travail en plus à cinq heures du matin, ça a un nom », sans dire lequel.
Le premier lundi, Edie avait regardé les cafés, puis moi, et dit : « Non. »
« Ce n’est pas pour toi, répondis-je. C’est pour monsieur Bratton. »
Clem Bratton en avait pris un dans le plateau sans lever les yeux de la tondeuse qu’il remplissait. Il en avait bu la moitié d’un trait.
« Bratton, dit-il. Pas monsieur. Monsieur, c’était mon père, et c’était un type épouvantable. »
Puis il était parti vers les terrains du fond sur la grosse tondeuse, sans se retourner, et Edie était restée là, les bras croisés, le chariot de peinture à côté d’elle, à me considérer comme une tache.
« Tu peux tenir le piquet, dit-elle enfin. Et ensuite tu pars avant que quelqu’un d’autre avec un contrat n’arrive.
— J’ai un contrat.
— Quelqu’un d’autre avec un contrat. »
Alors je tins le piquet. Le lundi, elle fait le tracé complet des deux terrains principaux. Le jeudi, elle retouche tout ce qu’on a abîmé dans la semaine. Dès le deuxième jeudi, je connaissais l’ordre : les lignes de touche d’abord, puis les surfaces, puis le rond central, qu’elle trace avec une corde attachée à un pieu, en la faisant tourner comme on promène un chien très lent.
J’appris d’autres choses aussi. Elle a vingt-trois ans. Elle habite la chambre au-dessus du garage de sa mère, et sa mère travaille de nuit, à régler la circulation des dépanneuses, si bien qu’elles ne se croisent que dans la cuisine, à six heures du soir, l’une qui rentre, l’autre qui sort. Elle met sa casquette à l’envers quand elle peint et à l’endroit quand elle tond, et si on lui demande pourquoi, elle répond : « Soleil », comme si ça expliquait quoi que ce soit. Il y a toujours de la peinture blanche quelque part sur elle. Son poignet. Sa mâchoire. Un matin, une seule petite tache sur ses cils, et je passai toute une ligne de touche à essayer de ne pas le lui dire.
Elle m’arrive à peu près à la clavicule. Elle marche plus vite que moi.
« Les bandes », dis-je, ce jeudi-là. Il ne faisait pas encore jour. Le ciel au-dessus de la tribune du fond était gris pigeon, et l’herbe était argentée de rosée en longues bandes, claire et sombre, claire et sombre. « Comment tu peins les bandes ?
— On ne les peint pas.
— Alors qu’est-ce que c’est ?
— De la lumière. » Elle arrêta le chariot et montra du doigt. « La tondeuse a un rouleau à l’arrière. Il couche l’herbe dans un sens à l’aller et dans l’autre au retour. L’herbe couchée dans le sens opposé à toi paraît claire. L’herbe couchée vers toi paraît sombre. C’est tout. De l’herbe couchée et l’angle sous lequel tu la regardes. »
J’allai jusqu’à l’autre bout de la bande, et elle changea. La bande claire devint sombre. La bande sombre devint claire.
« C’est un truc, dis-je.
— Ce n’est pas un truc. C’est la même herbe. C’est toi qui as bougé. »
Je restai là en chaussettes — j’avais appris à laisser mes chaussures dans la voiture — à regarder tout le terrain changer de couleur autour de moi parce que j’avais fait vingt pas. Elle était déjà retournée à sa peinture. Elle n’attend pas que les gens aient fini de s’émerveiller.
Il faut que je parle de Glenn.
Glenn Tillery est mon agent depuis mes dix-sept ans. En juin, il m’emmena dans un restaurant de viande du centre-ville, avec des banquettes en cuir et un serveur qui m’appelait monsieur, et il me dit que mon nouveau contrat monterait d’un cran chaque année, et il commanda pour nous deux. C’était un très bon steak. Glenn m’appelle champion. Il m’envoie un message après chaque match, Grosse performance, champion, même après les matchs que j’ai passés sur le banc dans une doudoune.
Il ne m’a jamais demandé une seule fois comment je dormais.
Je ne dis pas ça par ingratitude. Je le dis parce que le deuxième jeudi de juillet, assis sur un seau retourné devant un hangar de jardiniers à six heures du matin, c’est Edie Varga qui me l’a demandé.
« Mal, dis-je. La nuit avant un match, je ne dors pas.
— Pas du tout ?
— Je reste allongé. Je joue tout le match dans ma tête. Toutes les versions. Celle où je rate. Celle où j’entre, je touche le ballon une fois, je le perds, et vingt-quatre mille personnes font ce bruit. » Je fis le bruit, doucement. Un long ohhh qui retombe. « Ensuite je me lève, je prends mon petit-déjeuner, et je vomis derrière une haie. »
Elle ne dit rien pendant un moment. Elle nettoyait la buse avec une brosse à dents, avec soin, comme ma mère nettoie les creux de ses bagues.
« Qu’est-ce que tu fais quand tu joues pour de vrai ? demanda-t-elle. Quand tu es là-dedans. Tu as peur, alors ? »
J’y réfléchis. Personne ne m’avait jamais posé cette question-là.
« Non, dis-je. Une fois que le ballon roule, non. C’est avant. C’est l’entrée. C’est le tunnel. C’est la minute où tu restes immobile et où tout le monde te regarde.
— Donc c’est l’immobilité.
— Je suppose.
— Alors ne reste pas immobile. » Elle leva la buse vers la lumière et souffla dedans. « Tiens le piquet du bout.
— Il n’y a pas de piquet dans un tunnel.
— Il y a toujours quelque chose qui ne bouge pas. Un panneau. Un siège. Une lumière en haut d’une tour. Tu le trouves et tu gardes les yeux dessus, et tes mains cessent de trembler, parce qu’elles sont occupées à tenir le cordeau. » Elle remit la buse en place. « Ça marche sur des lignes. Je ne sais pas si ça marche sur des gens. »
Je ne lui dis pas que j’allais essayer. Je n’étais pas encore certain de le faire.
Cap arriva tôt ce matin-là. Personne n’arrive tôt, à part moi et l’équipe des terrains, et Cap, parfois, quand son genou va mal et qu’il veut le chauffer avant que le kiné arrive pour le noter.
Il sortit du tunnel à sept heures moins vingt, le haut d’entraînement fermé jusqu’au menton, un ballon sous le bras, et il s’arrêta.
J’étais au bout de la ligne des dix-huit mètres, un cordeau dans les mains. Edie était à l’autre extrémité avec le chariot. Le ciel venait de passer du gris au blanc. Il n’y avait nulle part où me cacher qui ne soit pas un but.
Cap me regarda. Puis le cordeau. Puis Edie. Il n’avait pas l’air surpris. Il n’a l’air surpris par rien ; c’est l’une des raisons pour lesquelles les autres le suivent.
« Bonjour, dit-il à Edie.
— Bonjour. »
Il la regarda finir la ligne. Il la regarda jusqu’au bout, comme il regarde une passe qui lui plaît. Puis il dit : « Vos lignes sont droites. Plus droites que celles du stade », et il continua vers le but du fond pour commencer son échauffement.
Edie resta très immobile, la main sur le chariot.
« C’était qui ? demanda-t-elle.
— C’était Cap. Mateo. Mateo Reyes. C’est le capitaine. » Je n’en revenais pas. « Tu ne sais pas qui est Mateo Reyes ?
— Je sais qu’il y a un numéro huit sur le tableau. » Elle le suivait des yeux avec une drôle d’expression. « Personne ne m’a jamais rien dit sur les lignes.
— Il remarque les choses.
— Toi aussi », dit-elle, puis elle eut l’air de regretter, et elle poussa le chariot vers le rond central.
Plus tard, dans le tunnel, Cap m’attrapa par le dos de mon haut quand je passai. Pas fort. Juste assez pour m’arrêter.
« Six heures quarante du matin, dit-il. Tu tiens un cordeau.
— C’est du travail en plus.
— « En plus », c’est déjà quelque chose.
— Cap…
— Je ne suis pas ton père. Ce n’est pas un sermon. » Il lâcha mon haut et me regarda, et il a une façon de regarder qui vous fait vous redresser sans l’avoir décidé. « Je te dis une seule chose. Elle travaille ici. Toi, tu joues ici. Si ça tourne mal, tu as Glenn, un contrat et un club entier avec des avocats. Elle, qu’est-ce qu’elle a ? »
J’ouvris la bouche, et rien d’utile n’en sortit.
« Pense à ça, dit-il, avant de penser à quoi que ce soit d’autre. »
Il partit vers la salle de soins. Le gris à sa tempe gauche s’était étendu depuis le printemps. Je l’aurais dit, n’importe quel autre matin. Ce matin-là, je le laissai partir.
Edie me parla de la règle l’après-midi même, près de la clôture, pendant que je faisais semblant de m’étirer.
Un seul avertissement. Un gamin de l’équipe, il y a deux saisons, un appareil photo dans le vestiaire. Le personnel sous-traitant ne fréquente pas les joueurs. Elle avait signé une feuille.
« Donc ça, dis-je, c’est fréquenter ?
— Tu tiens un cordeau.
— Alors je tiens juste un cordeau.
— Tous les matins, dit-elle. Depuis deux semaines.
— C’est un cordeau très important. »
Elle faillit sourire. Elle a une façon de presque sourire qui vaut mieux que le visage entier de la plupart des gens. Ça commence à un coin et elle le rattrape là, comme un ballon qu’elle a décidé de ne pas laisser sortir.
« Si Clem demande, dit-elle, tu fais une étude sur le gazon pour ton préparateur physique.
— Ça existe, ça ?
— Maintenant, oui. »
La pluie arriva le jeudi suivant.
Elle s’était accumulée toute la nuit. Je l’avais entendue sur le toit de mon appartement à trois heures, puis à quatre, et quand j’arrivai à Wickham Road, le ciel au-dessus de la tribune vide avait la couleur d’un hématome, et l’air était si lourd qu’on avait l’impression de marcher dans une serviette.
« Ça va être lessivé », dit Edie. Elle piquetait déjà la première ligne de touche, vite, sa casquette enfoncée. « Si la pluie tombe dans l’heure, la peinture ne prendra pas et je recommence demain.
— Alors on va plus vite.
— On ?
— Je tiens le piquet, non ? »
Nous allâmes plus vite. Ligne de touche, ligne de touche, la première surface. Le vent se mit à traverser le terrain en longues poussées qui aplatissaient l’herbe et faisaient chanter le cordeau. Je gardai les yeux sur l’angle de la tribune vide et les mains fermes, et elle faisait courir le chariot le long de la ligne au petit trot, et pendant vingt minutes nous ne nous dîmes pas un seul mot qui ne soit pas une mesure.
Nous étions à la moitié de la deuxième surface quand le ciel s’ouvrit.
Il ne commença pas doucement. Il arriva, simplement, tout d’un coup, un grondement sur le toit de la tribune puis de l’eau froide qui tombait si fort qu’elle rebondissait sur l’herbe. Je lâchai le cordeau. Elle lâcha le chariot. Nous courûmes tous les deux vers le hangar.
Le hangar de Wickham Road est un long bâtiment en métal avec une porte coulissante et une bande de toit qui dépasse au-dessus de l’entrée, sur environ un mètre. Nous nous glissâmes sous l’auvent et restâmes là, le dos contre la porte, essoufflés, trempés jusqu’aux os en trente secondes de traversée.
La pluie tombait devant nous comme un rideau. Tout le centre d’entraînement avait disparu derrière. Plus de buts, plus de tribune, plus de clôture. Juste le toit, le vacarme, et un mur d’eau grise à soixante centimètres de nos visages.
Elle retira sa casquette et l’essora. Ses cheveux lui collaient au front. Un filet de peinture blanche coulait le long de son poignet en une mince ligne laiteuse.
« Ma deuxième surface, dit-elle.
— On en remettra. »
Elle me regarda. « C’est ma réplique. »
« Je sais. J’ai écouté. »
Le toit n’était pas bien large. Pour rester à l’abri, il fallait se tenir près l’un de l’autre, son épaule contre mon bras, et ni l’un ni l’autre ne bougea pour faire plus de place, parce qu’il n’y en avait pas. Je sentais sa respiration. Je sentais la peinture, l’herbe mouillée, et quelque chose en dessous qui n’était qu’elle, comme du savon et du métal froid.
Je ne pensais pas au piquet du bout. Il n’y avait pas de piquet du bout. Il n’y avait rien au monde qui ne bouge pas, sauf elle.
Elle tourna la tête et leva les yeux vers moi.
Cap avait dit : Elle, qu’est-ce qu’elle a ? J’y pensais depuis une semaine. J’y avais pensé sur la route, chaque matin, avec les cafés sur le siège. Je connaissais la réponse. Elle avait un travail qu’elle aimait, une feuille qu’elle avait signée, et un homme de soixante et un ans qui voulait prendre sa retraite en la gardant dans son équipe.
Elle avait plus à perdre que moi. Donc ça devait être à elle de décider.
« Edie », dis-je. Ma voix sortit de travers. Plus grave que je ne voulais. « Dis-moi de partir. »
Elle ne dit rien.
« Si tu me dis de partir, je pars, dis-je. J’arrêterai de venir. Je tiendrai mon propre cordeau, où que ce soit. Je ne te rendrai pas les choses difficiles. Mais il faut que tu le dises, parce que moi, je n’y arrive pas. J’ai essayé. J’ai essayé dans la voiture ce matin. Je n’arrive pas à me forcer à ne pas venir ici. »
La pluie faisait tant de bruit que je n’étais pas sûr qu’elle m’ait entendu.
Puis elle posa sa main mouillée à plat contre ma poitrine, juste au-dessus de mon cœur, qui battait comme à la fin d’un sprint. Elle l’y laissa. Elle ne poussa pas.
« Tobi », dit-elle.



























