La salle qui restait
Lia
La première personne que j’entendis dans la salle fut un inconnu qui déclarait que la cloison était creuse.
Je tenais encore la mauvaise clé. J’avais passé vingt minutes à l’accueil du laboratoire, dix autres à chercher Ruth Bell, et à présent un homme en chemise verte frappait du bout des phalanges la séparation de l’unique salle qui restait pour ma présentation. Le son qui revint était mince et malheureux. Une boîte en carton aurait montré davantage de conviction.
« Pas besoin de continuer, dis-je. J’ai déjà compris qu’elle n’a pas d’avenir dans la percussion. »
Il s’arrêta, la main en suspens, et me regarda. Il avait un crayon derrière l’oreille et un mètre ruban accroché à la ceinture. Ses yeux marron allèrent de la clé au dossier aplati contre ma poitrine.
« Tu es la personne du silence ?
— Ça dépend de qui se plaint.
— Theo. De l’atelier de théâtre. On m’a dit que quelqu’un voulait construire une cabine ici. »
J’étais Lia Duarte, j’avais vingt-deux ans et une présentation de portfolio prévue le vendredi suivant. Cet après-midi-là, pourtant, tout ce que je réussis à offrir en retour fut un signe de tête. Derrière Theo, il y avait douze chaises empilées et une table dont un pied était plus court que les autres. Ma réservation d’origine comprenait un studio isolé, une lumière réglable et une porte qui se fermait sans qu’il faille la soulever. La salle disponible ressemblait à la partie d’un bâtiment que quelqu’un avait oublié de terminer.
Ruth apparut dans le couloir avec une tasse et l’air de quelqu’un qui répétait la même nouvelle depuis le matin.
« La maintenance a trouvé une fuite dans le mur du studio deux. On ne remettra rien en service avant l’inspection. Tu ne peux pas entrer chercher du matériel.
— Même pas l’enregistreur ?
— L’enregistreur portable est avec moi. Le reste demeure où il est jusqu’à lundi. J’ai déjà envoyé le signalement de l’incident. »
Elle me tendit un étui noir. Je le saisis par la poignée, trop soulagée pour la remercier tout de suite. À l’intérieur se trouvaient le petit appareil, le câble, les écouteurs. Je m’étais servie de cet enregistreur presque tout le semestre. Je connaissais le clic de son couvercle mieux que le son de mon propre réveil.
« Mon inscription à l’exposition dépend d’une salle, expliquai-je.
— C’est pour ça que j’ai demandé à Theo de venir évaluer celle-ci. Je n’ai pas dit qu’elle serait équivalente. »
Il n’y avait aucune cruauté dans la réponse, ce qui la rendait plus difficile à combattre. Ruth travaillait au laboratoire depuis des années et se méfiait autant des promesses vagues que des rallonges électriques sans étiquette. Elle posa sa tasse sur le rebord de la fenêtre et ouvrit la porte pour me montrer le couloir. De l’autre côté, quelqu’un traînait un chariot métallique. Chaque roue avait sa plainte à elle.
« Ça va se retrouver dans l’enregistrement, observa Theo.
— L’enregistrement est déjà fait. Le public doit pouvoir l’écouter sans distraction. »
Je dis cela avec la précision de quelqu’un qui énonce une information essentielle. Le grincement du chariot repassa une fois de plus. Theo haussa les sourcils, sans moquerie.
« Alors il nous faut décider quelle part de cette salle on peut transformer en une semaine. »
Il avait dit il nous faut avant de savoir si je voulais de la compagnie. J’aurais dû m’en agacer. Au lieu de quoi, je posai mon dossier sur la table bancale et ouvris le dessin de mon projet.
On y voyait une chaise à l’intérieur d’une structure simple, une paire d’écouteurs et une bande de lumière. Le visiteur entendrait un collage de petits bruits liés à l’arrivée à l’université : une valise posée au sol, une clé qui tourne, l’ascenseur qui ne venait jamais. J’avais appelé le projet Lieu d’arrivée. Je n’avais demandé aucun témoignage parce que je ne croyais pas que quelqu’un puisse avoir envie de me parler d’une chose aussi banale. Mes sons étaient impeccables. Mon projet était aussi un peu vide, mais cette évaluation-là, je la tenais éloignée des formulaires d’inscription.
Theo se pencha pour examiner le plan sans poser la main dessus.
« Quelle hauteur ?
— Deux mètres. Le dessus reste ouvert.
— Alors ce n’est pas une cabine acoustique.
— Je sais.
— Je demande parce que l’atelier peut prêter de la structure, pas faire une salle à l’intérieur d’une autre. Si tout reposait sur l’isolation du studio, j’ai besoin de le comprendre avant de couper du matériau. »
Il me tendit son crayon. Au lieu de corriger mon dessin, il attendit. Je pris l’instrument, dont le bois était mordillé près de la mine, et marquai la hauteur des côtés. Mon ongle racla le papier. Ma main était froide, bien que la salle fût étouffante.
« Je voulais que la personne reste seule pendant quatre minutes, expliquai-je. Sans avoir à donner une bonne réponse à qui que ce soit. »
Theo leva les yeux. Il ne sourit pas, ne dit pas que l’idée était belle. Il demanda si la chaise devait avoir des accoudoirs et par où entrerait une personne en fauteuil roulant.
J’avais prévu la place sur le plan du studio, mais pas dans cette salle. Je tirai la règle du dossier et refis le couloir d’accès. Ruth observait en silence. Soudain, deux personnes regardaient un problème que, jusqu’à une demi-heure plus tôt, je faisais semblant de pouvoir résoudre avec une liste de tâches.
« On peut appeler Adam, dit-elle. L’exposition est aussi la sienne. S’il y a un changement de format, il doit autoriser l’usage de cette salle et mettre à jour le plan.
— Je préfère lui apporter une solution.
— Apporte ce qui existe. Comme ça, personne ne vend la même salle à une autre équipe pendant que tu essaies de la rendre parfaite. »
Ruth sortit pour téléphoner. Theo déroula son mètre ruban et m’en offrit le bout. Je restai près de la porte pendant qu’il traversait l’espace jusqu’à la fenêtre. Le ruban toucha ma paume et tira une ligne entre nous, jaune et rigide.
« Tu fais aussi partie de l’exposition ? demandai-je.
— Pas encore. Mon projet de décor s’est retrouvé sans présentation quand on a annulé la lecture du théâtre. J’ai besoin de photos d’un travail monté, pas seulement de maquettes.
— Et on t’a proposé ma cabine en lot de consolation ?
— On m’a offert l’occasion d’évaluer une structure. S’il n’y a pas de travail pour moi, je retourne à mes miniatures. »
Il n’avait pas l’air disposé à me convaincre qu’il était indispensable. Il nota la largeur, me demanda de tenir le bout le plus bas et attendit mon signal avant de rembobiner le ruban. Le métal courut vers le boîtier avec un claquement qui me fit regarder l’enregistreur.
« Je peux enregistrer ça ?
— La mesure ?
— Le son. »
Theo tira de nouveau un bout de ruban et appuya sur le verrou. Je sortis l’appareil de l’étui, réglai le gain et approchai le micro. Il regarda ma main, attendant. Quand j’acquiesçai, il relâcha le verrou lentement. Le ruban rentra en trois temps : un raclement, un souffle de ressort, un clic. J’en demandai un autre. À la deuxième prise, il changea la vitesse sans que j’aie besoin de l’expliquer.
J’écoutai dans les écouteurs. Un geste banal était devenu quelque chose qui avait un début, une résistance et une fin. Ce n’était pas mon projet. Pourtant, pour la première fois de la journée, j’avais envie de rester dans cette salle.
« Tu souris, dit Theo. »
J’ôtai une oreillette.
« Je ne fais pas payer l’expression. Seulement le fichier. »
Il rit doucement. Le rire n’envahit pas l’enregistrement, parce que j’avais déjà arrêté l’appareil. Cette attention minuscule, ne pas parler pendant la prise, me plut plus qu’elle n’aurait dû.
Adam Price arriva avec un bloc-notes et un pain encore dans son sac. Il avait vingt-cinq ans et la réputation de terminer ses réunions avec plus de tâches qu’au début. Il posa le pain sur la pile de chaises et demanda la version courte. Ruth résuma la fuite. J’expliquai le format. Theo présenta les mesures, en prenant soin de m’attribuer l’idée.
« De quoi avez-vous besoin de ma part aujourd’hui ? demanda Adam.
— La réservation de cette salle jusqu’à vendredi. La confirmation qu’on peut modifier le plan. Et un accès pour un test technique, répondis-je. »
Il examina la fenêtre, la porte, les chaises.
« Je peux garder la salle et mettre le plan à jour. Le budget reste le même, pas de supplément pour l’isolation. Je ne peux pas vous promettre la visite du comité de sélection. »
Ma gorge se serra. Je n’avais pas mentionné la sélection du laboratoire.
« Je sais.
— Je le dis parce que beaucoup de gens confondent l’exposition et l’entretien. Le public peut tout aimer et les postes continuer d’exiger une candidature à part. »
Je le savais, en effet. La bourse qui payait mes études ce semestre-là ne disparaîtrait pas à cause d’une mauvaise présentation. Mais le poste rémunéré au laboratoire, pour le semestre suivant, me permettrait de refuser les services de fermeture à la sandwicherie, d’où je rentrais avec une odeur de friture dans les cheveux. Mon portfolio était l’occasion d’être vue en train de travailler sur ce que j’étudiais. Je ne voulais pas qu’Adam traite cet espoir comme une erreur.
« Je veux présenter le travail, dis-je. Pas échanger des applaudissements contre un emploi. »
Adam acquiesça, un peu gêné, et barra une ligne sur son bloc-notes.
« D’accord. Test technique mardi, avec Ruth. Si ce n’est pas faisable, il vous faudra une version de table. Pas question de laisser le public prisonnier d’un montage dangereux. »
Theo approuva la condition. Moi aussi. Adam nous donna jusqu’à cinq heures pour envoyer une description provisoire et s’en alla en oubliant son pain. Ruth le suivit avec le sac. La porte resta ouverte et un coup de sifflet lointain traversa le couloir. L’entraînement continuait au stade, séparé de notre petit désastre par des bâtiments, des arbres et un nombre confortable de gens qui savaient ce qu’ils faisaient.
Theo se mit à ranger les chaises.
« Je dois retourner à l’atelier dans vingt minutes. Je peux emporter une copie du plan ? »
Je pris mon téléphone pour photographier la page. En levant le bras, la couture déchirée de la poche de ma veste accrocha mon pouce. Je retirai la main et tapai deux fois sur le tissu, agacée contre moi-même. Il vit le geste, mais n’essaya pas de l’interpréter.
« Si tu préfères d’abord réfléchir, je t’enverrai les mesures, ajouta-t-il.
— Réfléchir à quoi ?
— À partager le projet. Je peux assurer le support. Je ne veux pas supposer que ça me donne le reste. »
Le soulagement vint si vite qu’il fit presque mal. Le semestre précédent, j’avais monté tout un travail collectif et n’avais trouvé mon nom que dans les remerciements. Je me rappelais encore la phrase de ma camarade : mais tout le monde sait que tu as aidé. Sur le moment, je ne le dis pas à Theo. Je pris la photographie et demandai comment il préférait signer.
« Theo Vale. Scénographie. J’ai vingt-trois ans et aucune envie qu’on m’appelle un support humain.
— Lia Duarte. Son. Vingt-deux ans. Moi non plus, je n’accepte pas d’être le câble qui manquait. »
Il posa les mains sur ses hanches, comme si l’information suffisait à sceller un accord. Aucun de nous ne tendit la main. Il était étrange que ce détail rende la conversation moins formelle, et non plus.
Nous divisâmes une feuille en tâches. Je garderais le montage, les fichiers, les autorisations et la conception de l’expérience. Lui évaluerait les matériaux, la structure, la circulation et le montage physique. Les décisions touchant les deux domaines seraient prises à deux. Je l’écrivis en toutes lettres, en attendant une plaisanterie sur la bureaucratie. Theo demanda seulement que nous y ajoutions les horaires de disponibilité de chacun.
« Je travaille à l’atelier demain jusqu’à midi. Si tu viens à neuf heures, tu verras ce qu’on peut récupérer. Moi, je ne peux pas ouvrir le laboratoire de son.
— Ruth a déjà dit qu’il n’y a pas d’accès le week-end.
— Parfait. Une porte de moins que tu pourras essayer de forcer. »
Je regardai la clé que je tenais toujours. C’était celle d’un casier qui ne nous appartenait pas. L’accueil s’était trompé d’enveloppe. Je me mis à rire et ne pus m’arrêter tout de suite. Il attendit, l’air amusé, sans me faire sentir ridicule. Peut-être riais-je de la clé. Peut-être du pain sur les chaises, ou d’avoir réussi à traverser un après-midi sans dire ça va alors que rien n’allait.
Nous rendîmes l’espace dans l’état où nous l’avions trouvé. Theo testa l’encastrement de la fenêtre et me montra le verrou coincé. Il ne me demanda pas de tenir une chaise pendant qu’il montait dessus ; il alla chercher un petit escabeau dans le couloir. Il y avait dans ses gestes une manière calme de travailler. Il se concentrait sur la vis comme si personne n’était là pour juger si cela le rendait impressionnant.
Pendant qu’il rangeait l’escabeau, je rallumai l’enregistreur. J’enregistrai la porte, le couloir, une chaise déplacée avec précaution. L’endroit n’était pas silencieux. Pourtant, les sons ne me semblaient plus des ennemis indistincts. Je pouvais choisir ce que j’en ferais.
Theo revint chercher le plan et je lui offris une oreillette. Il accepta sans s’approcher plus que nécessaire. Le fil nous tint côte à côte, face à un mur taché. Il entendit le mètre ruban, puis la clé. Quand le fichier prit fin, il mit une seconde à me rendre l’oreillette.
« On dirait quelqu’un qui rassemble son courage pour entrer, dit-il. »
J’avais une explication plus technique toute prête : attaque courte, intervalle, changement de texture. Je ne m’en servis pas. Son observation décrivait une chose que je cherchais depuis des semaines sans parvenir à la mettre dans la présentation.
« Peut-être, répondis-je. »
Il n’insista pas. Il dit à demain et partit en emportant seulement la copie. Je restai pour photographier la salle vide. Sur l’écran, elle paraissait plus petite que sur le dessin, mais il existait déjà une trace du commencement. J’envoyai l’image à Mara, ma colocataire, avec un message : mon studio est devenu une salle triste, et j’ai peut-être un associé.
Mara répondit par la photographie d’un projecteur démonté. Ma journée à moi aussi est romantique.
Je souris à l’appareil. À cinq heures moins dix, j’envoyai la description provisoire à Adam, en copie Ruth et Theo, avec une feuille jointe sur les responsabilités. Avant d’appuyer sur le bouton, je relus la signature une fois. Le projet restait le mien dans toutes les parties que j’avais créées. La collaboration n’avait pas à l’effacer. Il y avait de la place pour une nouvelle personne sans me renvoyer hors de la page.
Avant d’envoyer, je téléphonai à ma mère. Elle décrocha avec un bruit de robinet en fond et demanda pourquoi je parlais si bas. Il n’était pas minuit nulle part dans notre conversation ; j’avais seulement l’habitude de baisser la voix quand je devais admettre qu’un plan avait échoué.
« Le studio a fermé. Une fuite.
— Et le travail ?
— Il continue. Ailleurs. Je crois. »
Elle ferma l’eau. J’attendais une recommandation d’aller voir un responsable plus important, une phrase enjouée qu’il me faudrait recevoir avec gratitude. Ma mère demanda si mon matériel était au sec. Quand je répondis que oui, elle relâcha son souffle et me raconta qu’elle avait enfin réparé le loquet de la fenêtre de la cuisine.
« L’homme voulait changer toute la fenêtre. Ton oncle est venu, il a regardé et il a acheté une petite pièce. Ça marche.
— Tu compares mon exposition à une fenêtre ?
— Je parle avec ma fille pendant qu’elle règle quelque chose. Je peux te raconter l’histoire de la fenêtre, ou tu préfères un problème plus grand ? »
Je m’assis sur la table boiteuse, en veillant à ne pas renverser la tasse que Ruth avait laissée. Ma mère avait ce don exaspérant de ne pas me laisser transformer une journée difficile en sentence sur l’avenir. Nous parlâmes quelques minutes de la cuisine, d’une recette ratée, d’un chien que mon oncle prétendait ne pas adopter. La distance entre nos maisons rétrécit sans qu’elle ait besoin de faire semblant de pouvoir réparer ma salle.
Avant de raccrocher, je demandai si elle voulait écouter le travail quand il serait prêt. Je ne proposais pas seulement une photographie de la présentation ni le résultat de la sélection. Le travail lui-même, avec les bruits que je passais tant de temps à organiser.
« Oui, répondit-elle. Mais envoie-le à une heure où je peux m’asseoir. Je ne veux pas t’écouter au milieu de la vaisselle. »
Je promis. Je rangeai le téléphone et retournai à l’ordinateur. Ma signature était toujours là, à attendre, sans avoir besoin que je la défende contre une menace qui n’existait pas encore.
J’écrivis mon nom à côté du sien.
La mesure du silence
Lia
À neuf heures le samedi, il y avait de la sciure à l’entrée de l’atelier et un mot collé sur la porte : frapper avant d’entrer. Je frappai. L’homme qui m’ouvrit portait des lunettes de protection sur les yeux marron de la veille, et je trouvai un instant amusant de reconnaître quelqu’un à la pause qui précédait son sourire.
« Ponctuelle, dit Theo. J’avais fait un pari avec moi-même.
— Tu peux te payer ta part de gain. »
Il me tendit une autre paire de lunettes et me montra une patère pour ma veste. L’atelier était chauffé, plein de bois, de pots fermés et d’outils rangés sur des supports aux contours dessinés. Un grand ventilateur reposait près de la fenêtre. Plus au fond, une femme vérifiait la liste des prêts à une table. Theo me la présenta comme la technicienne de permanence, dit que notre présence était autorisée jusqu’à midi et me demanda de signer le registre.
J’aimais savoir où s’arrêtait sa disponibilité. J’avais travaillé avec des gens qui disaient viens à n’importe quelle heure et facturaient ensuite chaque minute en soupirs. J’inscrivis mon nom et accrochai ma veste. La doublure de la poche laissa échapper un vieux reçu. Theo le ramassa avant que je me baisse et me le rendit sans regarder le montant.
Sur l’établi se trouvaient trois cadres de bois déjà utilisés dans un autre montage. Il me montra les étiquettes avec les dimensions et expliqua que nous ne pouvions pas découper les pièces empruntées ; seulement les relier entre elles par de la quincaillerie amovible. La surface portait des traces de peinture bleue. Je passai la main près d’elle, sans la toucher, et imaginai la lumière traversant une toile brute.
« Ça fait joli comme ça, dis-je.
— Joli, c’est bien. Stable aussi. »
Il appuya deux cadres en position d’angle et tint le troisième pour montrer le dessin. Ce n’était pas une cabine fermée. C’était un petit abri ouvert des deux côtés, avec la chaise décalée par rapport au centre. Une personne pourrait entrer sans croiser le chemin d’une autre. Je vis une chose qui n’était pas sur mon plan : il n’était pas nécessaire que le visiteur ait l’air d’être mis à l’examen.
« Je peux changer la chaise ? demandai-je.
— Sur le dessin ou dans la vie ?
— En commençant par le dessin. Dans la vie, on négocie. »
Il me passa une feuille. Je fis la modification en effaçant deux lignes. Theo suivit le trajet de la gomme, puis désigna la largeur totale. La structure occupait presque tout le mur de la salle. Elle semblait tenir. Nous étions près de commencer le montage quand je repensai à la porte.
« Quelle est la plus grande pièce qui doit entrer d’un seul tenant ? »
Theo resta immobile, les yeux sur les trois cadres.
« Ce côté-ci. »
Nous vérifiâmes la photographie de la mesure que j’avais prise la veille. La pièce passerait si on la faisait pivoter et pencher, peut-être. Il y avait pourtant un coude dans le couloir et un luminaire bas, précisément à l’endroit où il faudrait la soulever. Il ferma les yeux un instant et lâcha un juron si bas que la technicienne ne leva même pas la tête.
« J’ai mesuré la salle. J’ai oublié le coude. »
J’attendis la suite. Un commentaire sur mon dessin, ma précipitation ou la nécessité qu’une autre personne s’occupe des détails. Rien ne vint. Theo tira son ruban, marqua la distance sur le sol de l’atelier et monta un couloir imaginaire avec deux tréteaux.
« Testons avant de conclure que j’ai perdu ma matinée. »
Nous saisîmes le cadre aux endroits qu’il indiquait. Il était plus lourd qu’il n’en avait l’air, mais il n’essaya pas de me l’ôter des mains. Il demanda seulement si le poids était confortable. Nous prîmes le coude une fois. L’angle heurta le tréteau. Nous changeâmes l’inclinaison. Le bout monta exactement jusqu’à l’endroit où serait le luminaire. Il ne nous fallait pas de troisième essai.
Nous laissâmes la pièce sur son support. J’avais une mèche de cheveux collée à la bouche et une envie inattendue de rire. L’erreur était réelle, mais elle était survenue avant un couloir plein de public, devant deux personnes capables d’assumer la part qui leur revenait.
« J’aurais dû y penser quand j’ai pris la photo, dis-je.
— Et moi, j’aurais dû te demander la mesure. On ne va pas transformer une porte en procès de caractère. »
Il retira ses lunettes pour nettoyer une tache sur le verre. J’aimais ses mains. C’était une information gênante, précise, difficile à ranger à la bonne place dans ma tête. Il y avait une petite bavure de peinture grise près de l’ongle de son index. Quand il remit ses lunettes, je me remis à regarder le plan avec un zèle inutile.
Nous réduisîmes la hauteur avec un autre cadre du stock et répartîmes les côtés en panneaux indépendants. La proposition perdit son allure de chambre particulière. En échange, elle gagna de la place pour circuler. Theo fit un dessin avec les pièces numérotées et photographia l’essai de montage. Je consignai la décision dans le dossier partagé que j’avais créé la veille au soir.
« Tu documentes tout ? demanda-t-il.
— Seulement ce qui peut être nié plus tard. »
La phrase sortit plus dure que mon intention. Theo posa son crayon sur l’établi.
« Je veux savoir si je dois faire quelque chose pour que tu n’aies pas à rester sur tes gardes. »
J’aurais dû répondre par une information pratique. Au lieu de cela, je restai à regarder le dessin. Je ne connaissais pas assez cet homme pour lui donner une histoire entière ; je le connaissais assez pour ne pas vouloir le punir à la place d’un autre.
« Nous mettre tous les deux en copie dans les messages, répondis-je. Demander avant de changer le périmètre. Ce genre de choses.
— C’est fait. »
Il ne me demanda pas de raison. Le sujet changea parce que la technicienne vint vérifier la quincaillerie, pas parce qu’il se pressait de faire comme s’il n’avait pas entendu.
Vers dix heures et demie, nous fîmes une pause dehors. Theo avait apporté deux pommes et m’offrit la seconde avant d’ouvrir le sac. J’avais apporté du café dans un gobelet isotherme et des biscuits cassés dans une petite boîte en fer. Nous nous assîmes sur la marche qui donnait sur une cour de service. L’air sentait le bois mouillé. Par la porte, on entendait encore l’atelier, un travail lointain et ordonné.
« Tu étudies la scénographie depuis le début ? demandai-je.
— Depuis que j’ai compris que dessiner des bâtiments était plus agréable quand ils pouvaient disparaître au bout de deux semaines.
— Fuite devant l’engagement architectural.
— Économie du regret. »
Il mordit dans sa pomme. Je ris et bus une gorgée de café. La boisson était déjà tiède, mais le gobelet réchauffait mes mains. Theo regarda le ciel, vérifiant quelque chose que je ne savais pas identifier. Quand je demandai s’il attendait de la pluie, il expliqua qu’il devait porter du matériel jusqu’à un dépôt non couvert à la fin du service.
« Tu fais tout, ici ?
— Non. J’ai seulement l’air plus indispensable quand tu me trouves un samedi. »
Il raconta qu’il avait repris ses études ce semestre-là. Il avait interrompu le précédent pour rester auprès de sa mère après une opération. Il ne décrivit pas la maladie et n’offrit pas cette confidence comme un mot de passe pour l’intimité. Il dit qu’elle se rétablissait bien et s’était remise à se plaindre des rideaux de sa propre maison, ce qu’il considérait comme un signe encourageant.
« Elle veut tous les changer, ajouta-t-il. J’ai dit que je pouvais apporter des échantillons. Maintenant je reçois des photos de fenêtres avant le petit déjeuner.
— Ma mère m’envoie des offres de billets d’avion quand je lui manque et fait semblant de mener une étude de marché.
— Tu viens d’où ? »
Je lui parlai de la ville où j’avais grandi, au Brésil, de l’anglais appris avec une professeure exigeante et des séries regardées sans sous-titres, de ma première semaine à Camden, quand j’avais raté le bus parce que je n’osais pas demander au chauffeur si j’étais dans la bonne file. Je n’eus pas envie de faire paraître mon histoire plus difficile ou plus facile que la sienne.
Theo m’écouta, les coudes sur les genoux. Il ne dit pas qu’il avait toujours voulu visiter mon pays et ne tenta pas de prononcer mon nom de manière ornementale. Il demanda si j’aimais vivre ici. C’était une question simple, rare justement parce qu’elle ne réclamait pas de publicité.
« Certains jours. D’autres, j’aime ce que j’essaie de faire ici. Ça aide. »
Il regarda la pomme avant de répondre.
« Oui. Je comprends cette différence. »
La pause dura juste assez longtemps pour que je remarque un petit oiseau sur le rebord du toit. L’animal portait une chose trop longue pour son bec et s’obstinait à franchir un passage étroit. Nous le regardâmes tous les deux, puis nous nous regardâmes. Theo se mit à rire avant moi.
Nous retournâmes à l’établi avec une petite intimité, de la taille d’une plaisanterie qu’il ne faudrait pas expliquer plus tard. Nous travaillâmes jusqu’à midi. J’appris à serrer les raccords sans marquer le bois et à trier les écrous par taille au lieu de me fier à l’apparence. Theo écouta mon enregistrement de la valise et identifia le bruit d’une roulette cassée. Il demanda si c’était intentionnel. Je répondis que c’était un manque d’argent pour remplacer la valise, et il rougit un instant.
« Tu peux rire, dis-je. J’ai ri aussi quand j’ai compris que mon meilleur effet sonore était un défaut de bagage.
— Je ne veux pas rire de la mauvaise partie. »
Il me plut un peu plus pour l’avoir dit sans faire de moi une personne fragile. Je posai les écouteurs sur l’établi et lui montrai comment le même passage changeait quand nous retirions les fréquences les plus basses. Theo inclina la tête, attentif. Notre proximité avait une justification parfaite et n’était déjà plus tout à fait innocente pour moi.
À onze heures cinquante, nous rangeâmes tout. La technicienne vérifia le prêt des panneaux pour lundi et ferma à clé l’armoire de quincaillerie. Nous n’aurions pas accès à la salle du projet ce samedi-là, mais Theo proposa de faire un essai de distance dans le couloir public du bâtiment. Nous ne portâmes que deux morceaux de tissu et mon petit haut-parleur, rien qui exige l’ouverture du laboratoire.
Je voulais tester à quel point le tissu modifiait la perception du son. Theo tint un des bouts pendant que je plaçais le haut-parleur derrière. Le résultat fut presque nul. Je savais que ce serait peu, mais entendu à haute voix, il devint impossible de protéger l’idée avec un langage technique. Un aspirateur allumé à l’étage supérieur couvrit tout l’enregistrement.
« Peut-être avec des écouteurs, dit Theo quand j’éteignis.
— Avec des écouteurs, ça marche. Je ne sais juste pas si ça reste une installation ou une chaise avec une personne gênée dedans.
— Qu’est-ce que tu veux qu’il arrive à celui qui s’assoit ? »
Je regardai le tissu relâché entre nous. J’aurais pu réciter le texte de l’inscription. Je ne le fis pas.
« Que quelqu’un reconnaisse quelque chose. La difficulté d’arriver quelque part et de comprendre ce qu’on attend de soi. Mais mes sons ne racontent pas cette partie. Ils sont seulement… bien enregistrés. »
Theo replia le bout du tissu pour qu’il ne traîne pas.
« Il pourrait y avoir une personne qui parle ?
— Il pourrait. Si elle veut. Si j’arrive à ne pas faire une interview épouvantable.
— Tu as posé plusieurs bonnes questions aujourd’hui. »
Le commentaire vint sans emphase, ce qui le rendait difficile à écarter. Avant que je réponde, son téléphone sonna. C’était sa mère. Theo me montra l’écran comme on demande une minute et alla répondre près de la fenêtre. J’entendis seulement sa voix dire que oui, le rideau clair, mais qu’il serait peut-être préférable d’attendre l’échantillon. Je souris toute seule et commençai à ranger le haut-parleur.
Ruth répondit au message de notre test peu après. Elle regarda la courte vidéo que j’avais envoyée, confirma que le tissu ne fonctionnerait pas comme isolant et nous demanda d’apporter une version réduite mardi. Son ton restait pratique : sécurité, circulation, expérience de ceux qui n’utilisent pas d’écouteurs. À la fin, elle ajouta qu’une employée du transport universitaire s’était renseignée sur le projet après avoir vu l’affiche provisoire dans le couloir.
Elle s’appelait Cora. Ruth avait demandé la permission de me transmettre son contact. Je lus le message deux fois. Une personne que je ne connaissais pas voulait parler d’arriver. J’avais imaginé demander des services à des camarades fatigués, pas recevoir une offre.
Quand Theo revint, je lui montrai l’écran. Il n’essaya pas de décider à ma place. Il demanda seulement où je me sentirais à l’aise pour interviewer quelqu’un. Je répondis que ce serait dans un endroit où la personne saurait ce qu’elle faisait. Si Cora passait ses journées dans des bus, elle n’avait peut-être pas besoin de ma salle pour raconter une histoire.
Nous quittâmes le bâtiment peu après midi. Il devait aller chercher un chariot au dépôt, et j’avais un service à la sandwicherie plus tard. Nous marchâmes jusqu’à la bifurcation de l’allée. Theo portait le sac avec le tissu, et moi l’enregistreur dans son étui, protégé dans mon sac à dos. Le vent souleva un coin du sac ; il le plaqua contre son corps avec une expression si sérieuse que j’eus envie d’enregistrer cela aussi.
À la bifurcation, un avis de modification de ligne pendait de travers au poteau. Theo le lut pendant que je consultais l’application. Le bus que j’attendais ne passerait pas là à cause d’un événement sportif. Je sentis l’irritation monter avant de trouver le nouvel arrêt. Il restait peu de temps avant mon service, et je devrais traverser une allée que je connaissais mal.
« Je peux te montrer le chemin, proposa Theo. Le dépôt est dans cette direction. »
Je voulais accepter sans avoir l’air incapable de suivre un plan. L’entretien que nous ferions peut-être le lendemain n’existait même pas encore, mais je compris soudain pourquoi la question de l’arrivée pouvait être moins banale que je ne le supposais.
« Oui, répondis-je. Je n’ai pas le temps de me perdre avec dignité. »
Il prit le sac de tissu et nous marchâmes à travers la cour de service, loin de l’entrée de chargement. Theo me montra un passage ouvert près du gymnase. J’avais toujours fait le tour du bâtiment, sans savoir qu’il y avait là un chemin autorisé aux piétons. Ce n’était pas un secret de l’université. C’était seulement une information que d’autres personnes recevaient parce qu’elles avaient posé la question.
Au nouvel arrêt, une dame lisait l’avis et regardait des deux côtés. Je lui dis le numéro de la ligne, lui montrai les horaires prévus sur mon téléphone et indiquai où le bus s’arrêterait. Theo resta à côté, sans ajouter de meilleure explication. Quand elle me remercia, je ressentis une joie disproportionnée d’avoir été utile sans avoir toutes les réponses.
« Ton bus arrive avant que tu doives être là-bas ? demanda-t-il. »
Je vérifiai l’heure de mon service et acquiesçai. Il resterait onze minutes. Theo dit qu’il devait retourner, mais attendit que j’aie fini d’envoyer l’itinéraire sur mon propre téléphone. Il ne m’accompagna pas jusqu’au travail et ne fit pas de son aide un motif pour réorganiser toute la journée.
En rangeant l’appareil, je découvris un message de la technicienne de l’atelier avec la photographie du registre de prêt. Notre matériel était confirmé. Le projet avait une voie de sortie. Moi aussi.
« Demain, si Cora répond ? demandai-je.
— Je peux venir. Mais je peux aussi ne pas venir, si tu préfères interviewer seule.
— Je préfère que tu viennes. »
La réponse m’échappa tout entière. Theo s’arrêta un moment et me donna un sourire qui n’était déjà plus tout à fait celui de l’atelier.
« Alors envoie-moi l’heure. »
Je montai dans le bus avec, dans la poche intacte de ma veste, la pomme que je n’avais pas mangée. Près de la vitre, j’écrivis à Cora, me présentai, expliquai qu’elle n’avait aucune obligation de partager quoi que ce soit de personnel et demandai si je pouvais lui envoyer les détails. Puis j’ouvris le dessin original de la cabine. La chaise paraissait trop solitaire au centre de la feuille. Je traçai un trait à côté, seulement pour me rappeler qu’il existait d’autres façons de placer une personne dans un espace.
Dans la rue, les premières gouttes assombrissaient l’asphalte. Je ne savais pas encore si je parviendrais à sauver la présentation. Je savais que l’ancienne solution ne résisterait même pas à l’aspirateur de l’étage supérieur.
La pluie pouvait entrer dans cette salle ; il nous faudrait écouter autre chose.














































